
Depuis toujours, je n’aime pas l’école. Je n’ai jamais aimé leur façon d’inculquer par la force des leçons qui de toute façon ne me serviront jamais pour faire rentrer les cochons dans l’étable et pour donner à manger aux poules. Les Hussards noirs sont respectés mais je n’ai jamais réussi à respecter les Hussards noirs. Ces soldats de la République portent bien leurs noms. Ils tirent sur toute forme de sensibilité, détruisent toute autre forme de pensée que celle propagée par le pouvoir qui les paye. Ils prétendent lutter contre l’obscurantisme, mais tout ça n’est que du vent car l’obscurantisme est dans la nature de l’homme : sinon où irait-il cacher son vrai visage à tous ? La seule vue de celui-ci est assez horrible pour dissuader les enfants de naître, et les fleurs d’éclore.
La seule chose que j’aime et que j’ai toujours aimé dans l’école, c’est le chemin du retour, avant de revenir à la ferme. Il me fallait marcher mais j’adorais marcher. Il me fallait traverser une partie de forêt mais je bénissais la forêt. La forêt vie, la forêt chante à toutes les saisons. Les étangs grouillent de vie, et le soleil affiche ses couleurs aux yeux de quiconque sait le regarder. Hiver comme été, les daims et les sangliers ne se cachaient jamais, moi qui enviais tellement leur façon de vivre. J’aimais les couleurs de ma maison mais je détestais y habiter. Autant les couleurs rouges des tuiles et le blanc de la chaume ne m’ont jamais été désagréable, autant la fumée qui sortait de la cheminée m’inspirait l’effroi et me dissuadait de rentrer tôt. Cela peut sembler bizarre, mais depuis toujours j’ai peur du feu. Je ne sais pas d’où cette peur panique remonte, mais je n’arrive pas à la contrôler. Si ça ne tenait qu’à moi, je préférais encore mourir de froid dans la forêt plutôt que de dormir à côté des ces crépitements, de cette fumée noir qui ressort de temps en temps et qui vous attaque à la gorge. Très souvent en hiver, je rêve que j’y tombe, et je sens ma peau brûler et laisser place à la mise en cendre de mes os.
Non, ma vrai maison, là où je me sens bien, c’est la forêt, là où personne ne vient me chercher pour dormir à côté des flammes. Loin de l’école, loin de la ferme, loin de mon père. Si j’acceptais de dormir à côté du feu, c’était parce qu’il m’y forçait. Ses poings, sa voix. Longtemps j’ai maudit sa ténacité, sa force à me ramener de la forêt à la maison, à me gronder et me frapper quand j’y restais trop, à critiquer mon attitude à l’école où aucun des ces Hussards n’avaient eu raison de moi. Je compris que bien trop tard qu’il m’aimait profondément et que toutes ces scènes étaient pour mon bien. Du moins le croyait-il. Du moins le croyaient-ils.
Pour bien comprendre ma personne, il fallait comprendre ma haine des cochons et des poules. J’étais bien obligé de m’en occuper, mais je leur en est toujours voulu. Je ne comprenais pas qu’ils se soient soumis aux hommes de cette façon. La beauté de mes daims et de mes sangliers contrastaient tellement avec leur laideur et leur odeur. Comment se faisait-il que les animaux sauvages étaient si propres et si soyeux, alors que les animaux soumis aux hommes et à leur civilisation étaient si puants et dégoûtants. Même leurs enfants ne trouvaient pas grâce à mes yeux. Respirer les œufs crus, soulever les bébés porcs qui se roulaient dans la boue…Non, les faons et les marcassins étaient tellement beaux à voir, comparer aux porcs et aux poules. J’avais pris l’habitude de les retrouver. Mes heures passées à errer dans la forêt m’avaient appris à les maîtriser, les domestiquer à ma façon. J’aimais avancer en catimini et les observer. La vue des faons pouvaient me tenir immobile durant plus d’une heure, moi qui était incapable d’écouter plus de quelques minutes le maître.
Pour me faire sortir de la forêt, il fallait m’y arracher. Pour me faire entrer dans la maison ou dans l’école, il fallait m’y pousser avec force et vigueur. Car tout ça faisait parti de mon monde. Monde qui allait bientôt s’écrouler.
L’été de l’année de mes douze ans, je passais en ce jour mon temps comme j’aimais le passer. Quand il faisait chaud, je faisais tout ce qui était de mon possible pour échapper à mon père. Il m’était arrivé de me cacher suffisamment bien pour avoir le plaisir de dormir dans mon Eden. Et le matin, je rentrais tout penaud et tout cassé. Mais pas une fois mon père n’a échappé à ce qu’il croyait être son devoir. Il était là quoi qu’il arrive pour me chercher, moi son fils aîné, au comportement si étrange que le nom resterait gravé dans les chaumières de ce village pour un bon moment.
Mais ce jour là, personne ne vint me chercher. D’habitude, j’entendais toujours des pas auxquels il fallait que j’échappe. Mais je restais seul dans cette forêt, et jamais on ne vint me trouver. Je dois avouer que je ne pus m’empêcher de me sentir abandonné. Moi qui avait toujours tout fait pour échapper au monde des adultes, je me sentais maintenant peiné à l’idée qu’il m’ait oublié. Peut-être après tout étais-je comme les poules et les cochons.
Je vécu dans la forêt durant deux long jours, buvant l’eau des rus et des étangs. Mangeant les bais, contemplant d’un œil de plus en plus inquiet cet univers que j’avais tant voulu rejoindre. J’attendais, espérant que le village ne m’ait pas encore rejeté. Espérant que le monde civilisé tenait plus à moi que je ne tenais au monde civilisé.
Je fus le premier à craquer. Mon corps d’enfant affaibli par cette épreuve que je m’étais imposé. Je marchai vers le village d’un pas inquiet, appréhendant la réaction que susciterait mon retour. Pour la première fois de ma vie, j’espérais être battu, être puni et grondé. Mais le bourg était étrangement désert. Tout s’enchaîna logiquement dans mon cerveau quand je vis la grande affiche exposée sur la Mairie. L’Allemagne nous avait déclaré la guerre d’après ce que je pouvais comprendre. Ordre de mobilisation était donné à tous les adultes parés pour le combat. Des larmes me montaient aux yeux en pensant à la raison pour laquelle mon père n’était pas venu me chercher. Moi qui l’avait si souvent maudit, je n’avais même pas été là pour lui dire au revoir. Peut-être avait-il fait exprès, pour épargner à lui et moi la déchirure du cœur.
Je compris très rapidement que plus rien ne serait comme avant. Sans hommes à la maison, c’était au tour de ma mère d’assumer toutes les charges de la ferme. Et je devais l’y aider. En échappant à l’état naturel, l’homme s’était peut-être offert le bien-être, mais le prix à payer était les chaînes accrochées à ses pieds. Même celui qui maîtrisait le savoir immense qu’était la vie campagnarde et fermière était enchaîné. Enchaîné par les charges, enchaîné par les impôts et les taxes pour la survie de la République. Cette République qui devait soi-disant assurer la liberté pour tous. Cette République a conduit mon père et des millions d’hommes vers cette boucherie sans nom. Car tous ces gens ont confondu la liberté et le progrès. Or, le progrès est synonyme de guerre.
Mais moi je donnerai tout pour ne rien savoir. Je donnerai tout pour retrouver mes marcassins et mes faons. Je ne pouvais pas faire parti de leur République. Seul contre tous, je ferai tout pour leur échapper. Même si leurs jambes sont grandes et les miennes si petites, mais si leurs cœurs sont durs et le mien si fragile, je ne serai pour eux qu’un marginal. Tous leurs biens et toutes leurs richesses ne m’intéresseront que pour compenser ce qu’ils m’ont toujours confisqué : la liberté de refuser leur liberté.
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